Ce que dit la recherche, et pourquoi ça marche souvent quand “j’ai déjà compris, mais ça bloque”
Dans mon cabinet d’hypnose à Valence, j’entends souvent une phrase qui pourrait résumer une partie de notre époque, et surtout beaucoup de vies intérieures :
“Je sais ce qu’il faudrait faire, mais je n’y arrive pas.”
Arrêter de fumer, manger autrement, se calmer, dormir, franchir un cap, ne plus paniquer, ne plus compulser, oser dire non. La personne a compris, parfois depuis longtemps, elle a lu, elle a réfléchi, elle a même essayé “par la volonté”. Et pourtant, ça résiste. Pas parce qu’elle est faible, pas parce qu’elle n’a pas envie, mais parce que comprendre ne suffit pas toujours à faire bouger les mécanismes qui déclenchent une réaction, une peur, une tension, une habitude.
C’est précisément là que l’hypnose devient intéressante. Pas comme un mystère, ni comme un pouvoir, mais comme un outil qui colle au fonctionnement réel du cerveau. Les travaux actuels ne décrivent pas l’hypnose comme un “nouvel état” au sens strict, comme on parlerait du sommeil ou de l’anesthésie. Ils la décrivent plutôt comme une manière particulière d’organiser l’attention, de moduler la relation entre contrôle volontaire et automatismes, et de transformer la façon dont le cerveau attribue l’expérience, ce fameux “c’est moi qui le fais” par opposition à “ça se fait”.
Dans cet article, je vais faire simple, mais solide. Je commence par définir ce qu’est l’hypnose du point de vue scientifique, ensuite je décris le circuit décision-action dans le cerveau avec un peu de précision, puis je relie les deux pour expliquer pourquoi l’hypnose peut être efficace.
1) Ce qu’est l’hypnose, d’un point de vue scientifique
1.1 L’hypnose n’ajoute pas un “module” dans le cerveau
Si on cherche une “zone de l’hypnose”, on se trompe de question. Le cerveau ne fonctionne pas comme une boîte à tiroirs où chaque expérience aurait sa pièce dédiée. Il fonctionne plutôt comme un ensemble de réseaux qui se coordonnent, se répondent, se compensent, et parfois se parasitent.
L’hypnose ne crée pas une brique en plus. Elle modifie surtout la dynamique entre plusieurs réseaux, notamment ceux qui gèrent l’attention, la saillance, c’est-à-dire ce qui capte et organise l’intérêt, l’auto-référence, autrement dit le commentaire intérieur, et les systèmes de contrôle.
Quand je dis à quelqu’un “vous gardez votre libre arbitre”, ce n’est pas une formule pour rassurer. C’est cohérent avec ce que la neuropsychologie décrit : les suggestions hypnotiques peuvent modifier l’expérience, mais elles ne transforment pas la personne en robot. Elles s’appuient sur des mécanismes ordinaires du cerveau, simplement réorganisés dans un contexte précis, avec une attention guidée, et une expérience intérieure plus stable.
1.2 Trois réseaux utiles pour comprendre ce qui se passe
Pour garder une lecture claire, on peut retenir trois grands ensembles, sans se noyer dans le détail.
Le réseau du mode par défaut, souvent appelé Default Mode Network, correspond à ce que beaucoup de gens connaissent très bien : le discours intérieur, l’auto-récit, l’errance mentale, parfois la rumination. Ce réseau peut être utile pour réfléchir, prendre du recul, se comprendre, mais il peut aussi devenir envahissant, surtout quand l’anxiété s’installe ou quand le cerveau tourne en boucle.
Le réseau exécutif, Executive Control Network, participe au pilotage volontaire : maintenir un objectif, planifier, inhiber certaines réponses, tenir une direction. C’est le réseau qui aide à rester sur la route quand on veut avancer.
Le réseau de saillance, Salience Network, aide le cerveau à repérer ce qui compte maintenant. Il joue un rôle dans la bascule entre “je suis dans ma tête” et “je suis dans l’action”, et il s’appuie notamment sur l’insula, une région importante pour la perception interne et le ressenti.
Ces réseaux dialoguent en permanence. Ce qui change en hypnose, c’est la façon dont cette conversation s’organise.
1.3 Ce que l’imagerie cérébrale montre, dans une étude très citée
Une étude emblématique, Jiang et collègues en 2017, a observé le cerveau au repos pendant l’hypnose. Ils décrivent un trio de changements qui, à mes yeux, aide beaucoup à comprendre ce qu’on observe en séance :
– une réduction d’activité du cortex cingulaire antérieur dorsal,
– une augmentation de connectivité entre cortex préfrontal dorsolatéral et insula,
– une diminution de connectivité entre le réseau exécutif et un nœud du réseau du mode par défaut, le PCC.
Dit de façon simple, le cerveau est souvent moins en « mode surveillance et commentaire » permanent, et davantage en « mode focalisation et expérience ». L’attention se stabilise, le ressenti prend plus de place, et le mental devient moins bruyant. Pas parce qu’il disparaît, mais parce qu’il n’est plus en pilotage automatique.
C’est exactement ce qu’on cherche au cabinet quand on utilise l’hypnose proprement. Pas de théâtre, pas de mystère, juste une attention qui se pose et qui travaille autrement.
1.4 L’agentivité : “je le fais” ou “ça se fait”
Il y a un point très important, souvent mal compris, et pourtant central : la sensation d’être l’auteur de ce qui arrive. En recherche, on appelle ça l’agentivité, ou la volition.
Oakley et Halligan expliquent très bien pourquoi l’hypnose intéresse la neuroscience : parce qu’elle permet d’explorer, de façon contrôlée, des dimensions comme l’attention, la douleur, le contrôle moteur, les croyances, et justement la volition.
En thérapie, ça devient très concret. Quand une personne se crispe sur “il faut que je contrôle”, elle renforce parfois le blocage. Quand elle apprend à exercer un contrôle plus souple, plus intégré, moins conflictuel, elle retrouve souvent une capacité d’action qui lui manquait. Ce n’est pas une perte de contrôle, c’est une autre manière de contrôler, plus proche du fonctionnement naturel du cerveau.
2) Le circuit décision-action dans le cerveau, de manière précise
On imagine souvent la décision comme un vote, puis l’action comme une exécution. En réalité, le cerveau fonctionne avec des boucles, des filtres, des arbitrages, et une question permanente, parfois invisible mais déterminante : est-ce que ça vaut le coût ?
2.1 Décider n’est pas agir : le rôle du cortex préfrontal
Le cortex préfrontal est impliqué dans la planification, l’anticipation, la mémoire de travail et l’inhibition. C’est lui qui sait formuler un objectif, construire un plan, dire “ce serait mieux si…”.
Sauf que ce n’est pas parce que le préfrontal sait, que l’organisme fait. On le voit tous les jours. La preuve, c’est notre espèce entière, capable de comprendre énormément de choses, et pourtant de répéter les mêmes schémas.
2.2 Le cortex cingulaire antérieur dorsal : le coût de l’effort et la régulation du contrôle
Le cortex cingulaire antérieur dorsal, le dACC, est souvent associé au conflit, à l’effort, à la surveillance, et à l’allocation du contrôle.
Shenhav, Botvinick et Cohen ont proposé un modèle très influent, Expected Value of Control. L’idée, résumée simplement, c’est que le cerveau évalue en permanence la valeur attendue du contrôle : est-ce que mobiliser du contrôle volontaire vaut le coût, et à quel niveau.
Cliniquement, ça éclaire un vécu très fréquent : “j’essaie, mais c’est épuisant, j’ai l’impression de lutter contre moi-même”. Le problème n’est pas la paresse. Ce n’est pas un manque de valeur. C’est un calcul interne de coût, souvent gonflé par l’anxiété, la pression, la peur, ou une anticipation négative.
2.3 Les ganglions de la base et le striatum : sélection de l’action, habitudes, motivation
Les ganglions de la base, et particulièrement le striatum, sont essentiels pour sélectionner une action, automatiser, apprendre des routines, et relier motivation et comportement.
La revue de Haber (2016) rappelle le rôle central des connexions cortico-striatales dans les comportements dirigés vers un but, en intégrant cognition, motivation et contrôle moteur.
C’est là qu’on comprend pourquoi comprendre ne suffit pas toujours. Beaucoup de comportements ne sont pas pilotés à la main par le conscient. Ils sont pilotés par des boucles apprises, parfois très anciennes, parfois très rapides, et extrêmement efficaces, même quand elles ne nous arrangent plus.
2.4 Le complexe SMA et pré-SMA : le pont entre cognition et action
Si on cherche un endroit où “la pensée devient action” de façon très concrète, on tombe souvent sur le complexe SMA et pré-SMA. Il joue un rôle important dans l’initiation, la sélection, l’inhibition, et la gestion des conflits de réponse.
Nachev, Kennard et Husain ont proposé une revue très citée sur le rôle fonctionnel de ces régions, justement décrites comme cruciales pour relier cognition et action.
2.5 Le réseau du mode par défaut : utile, mais parfois envahissant
Le réseau du mode par défaut est une découverte majeure des neurosciences modernes. Raichle et collègues ont décrit l’idée d’un fonctionnement de base organisé, qui se désengage lors de tâches dirigées vers un but.
Quand ce réseau prend trop de place, on voit apparaître un profil bien connu : rumination, sur-analyse, auto-contrôle rigide, scénarios, et parfois paralysie. Dans ces cas-là, le cerveau décide beaucoup, mais agit peu.
2.6 La saillance et l’insula : ce qui devient important pilote le reste
La question “qu’est-ce qui compte maintenant ?” n’est pas philosophique, elle est neurologique.
Menon et Uddin ont proposé un modèle influent où l’insula antérieure joue un rôle de hub : elle détecte les événements saillants, puis aide le cerveau à basculer entre réseaux orientés vers l’extérieur et réseaux orientés vers l’intérieur.
Autrement dit, ce que ton cerveau juge important organise ton attention, tes émotions, et souvent tes actions, avant même que tu aies fini de réfléchir.
3) Pourquoi l’hypnose peut être efficace
C’est ici que les deux pièces du puzzle se rejoignent.
L’hypnose n’est pas un raccourci magique. Elle crée un contexte où le cerveau peut réduire certains freins internes et rendre certains apprentissages plus accessibles.
3.1 Quand le conflit baisse, l’action devient moins coûteuse
Si le dACC participe à la régulation du contrôle et au coût de l’effort, alors toute méthode qui réduit la lutte interne peut rendre l’action plus accessible.
Or, l’hypnose est associée, dans certaines données d’imagerie, à une réduction d’activité du dACC. Et le modèle Expected Value of Control fournit une grille de lecture cohérente : si le coût perçu du contrôle diminue, il devient plus facile d’initier et de maintenir un changement.
Ce n’est pas une preuve mécaniste unique, mais c’est une cohérence forte entre la neuro, la psychologie, et ce qu’on observe dans la vraie vie.
3.2 Quand la rumination décroche, l’expérience redevient modulable
Beaucoup de blocages sont entretenus par un cerveau qui commente et anticipe sans cesse. L’hypnose, en réorganisant l’attention, aide souvent à décrocher de cette boucle, suffisamment longtemps pour que quelque chose puisse changer.
L’étude de Jiang (2017) rapporte une réduction de connectivité entre réseau exécutif et un nœud du mode par défaut, ce qui va dans le sens d’un découplage entre contrôle volontaire et auto-narration envahissante.
3.3 Quand l’attention devient plus incarnée, on travaille au bon niveau
Je dis parfois au cabinet une phrase que je trouve très vraie : beaucoup de problèmes ne sont pas des problèmes d’idées, mais des problèmes de réactions.
Les phobies, les compulsions, les conduites addictives, certaines formes d’anxiété, fonctionnent comme des boucles rapides : sensation, anticipation, tension, soulagement, renforcement. Travailler uniquement “par le mental” peut renforcer la lutte, et parfois même renforcer le symptôme.
L’hypnose est souvent associée à une attention plus connectée au ressenti, notamment via l’insula et le réseau de saillance. C’est une des raisons pour lesquelles elle peut être si pertinente en thérapies brèves : elle permet d’intervenir directement sur l’expérience vécue, pas seulement sur le discours.
3.4 La douleur : un modèle scientifique solide pour comprendre l’hypnose
La douleur est un terrain de recherche très utile, parce qu’elle a plusieurs dimensions, dont une dimension sensorielle et une dimension affective.
Rainville et collègues ont montré qu’avec des suggestions hypnotiques, on peut modifier sélectivement le caractère désagréable de la douleur sans changer l’intensité perçue, avec des corrélats dans le cortex cingulaire antérieur.
Ce résultat est important au-delà de la douleur, parce qu’il montre quelque chose de fondamental : le cerveau n’enregistre pas simplement des signaux, il attribue une valeur et un sens à l’expérience, et quand l’attribution change, la réponse change.
Plus récemment, une revue systématique et méta-analyse sur l’usage de l’hypnose en complément d’autres interventions pour des douleurs cliniques discute des effets analgésiques de l’hypnose dans des contextes réels.
3.5 Là où “le conscient sait”, mais où “l’automatique fait”
Pour moi, c’est probablement le point le plus important.
Le cerveau conscient sait expliquer. Le cerveau automatique sait agir.
Quand quelqu’un me dit “j’ai tout compris”, je le crois. Parfois même, je l’admire. Mais comprendre n’est pas installer un nouveau réflexe, ni calmer une alarme interne, ni reprogrammer une habitude.
C’est là que l’hypnose a du sens : elle rend possible un apprentissage expérientiel, souvent plus rapide, plus incarné, et parfois plus durable, parce qu’il passe par des circuits d’action et de régulation, pas uniquement par la réflexion.
4) Résumé
L’hypnose, telle qu’elle est étudiée aujourd’hui, n’est pas un état magique. C’est une manière particulière de mobiliser l’attention et de réorganiser la dynamique entre contrôle volontaire, saillance, auto-référence et automatismes.
Le circuit décision-action repose sur plusieurs pièces : le cortex préfrontal qui planifie, le cingulaire qui évalue l’effort et le conflit, les boucles cortico-striatales qui sélectionnent et automatisent, et le complexe SMA/pré-SMA qui relie cognition et action.
Quand l’hypnose est efficace, c’est souvent parce qu’elle diminue la lutte interne, réduit la rumination, renforce l’accès à l’expérience sensorielle et émotionnelle, et permet au cerveau de créer de nouveaux schémas d’action sans passer par un bras de fer permanent.
La recherche avance aujourd’hui vers une question beaucoup plus fine que “est-ce que l’hypnose marche ?” : pour qui, dans quelles conditions, par quels mécanismes, et avec quels types de suggestions ?
On voit émerger des travaux sur la stabilité de l’hypnotisabilité, ses corrélats cérébraux, et des approches qui cherchent à mieux comprendre, et parfois moduler, certains déterminants de la réponse hypnotique.
Ce que j’aime dans cette direction, c’est qu’elle ramène toujours l’hypnose à quelque chose de simple, au fond : aider le cerveau à faire ce qu’il sait déjà faire naturellement, apprendre, s’adapter, et retrouver de la liberté là où il s’était figé.
6) Sources et recherches
Hypnose, réseaux cérébraux, attention, agentivité
Jiang H. et al. (2017) Brain activity and functional connectivity associated with hypnosis (PubMed)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27469596/
Version journal (Cerebral Cortex, Oxford)
https://academic.oup.com/cercor/article/27/8/4083/3056452
Oakley D.A. & Halligan P.W. (2013) Hypnotic suggestion: opportunities for cognitive neuroscience (PubMed)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23860312/
Jensen M.P. et al. (2017) New directions in hypnosis research (PubMed)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29034102/
Version journal (Neuroscience of Consciousness, OUP)
https://academic.oup.com/nc/article/2017/1/nix004/3605468
De Pascalis V. et al. (2024) Brain Functional Correlates of Resting Hypnosis and Hypnotizability (PMC)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10886478/
Réseaux cerveau, mode par défaut, saillance, insula
Raichle M.E. et al. (2001) A default mode of brain function (PNAS)
https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.98.2.676
Menon V. & Uddin L.Q. (2010) Saliency, switching, attention and control: a network model of insula function (PMC)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2899886/
Circuit décision-action, effort, cingulaire, striatum, SMA
Shenhav A., Botvinick M., Cohen J. (2013) The expected value of control: an integrative theory of anterior cingulate cortex function (PMC)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3767969/
Version Neuron (Cell)
https://www.cell.com/neuron/fulltext/S0896-6273(13)00607-7
Haber S.N. (2016) Corticostriatal circuitry (PMC)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4826773/
PubMed
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27069376/
Nachev P., Kennard C., Husain M. (2008) Functional role of the supplementary and pre-supplementary motor areas (PubMed)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18843271/
Hypnose et douleur, efficacité clinique
Rainville P. et al. (1997) Pain affect encoded in human anterior cingulate but not somatosensory cortex (PubMed)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/9252330/
Version Science
https://www.science.org/doi/10.1126/science.277.5328.968
Jones H.G. et al. (2024) Adjunctive use of hypnosis for clinical pain: systematic review and meta-analysis (PMC)
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11390056/

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