Il y a des matins où l’on entre dans une pièce avec l’impression d’avoir pris trois tailles pendant la nuit, la voix trop forte et tous les regards posés sur soi, alors que la plupart des gens pensent surtout à leur café. Pour Louphi, le héros de mon roman « Un petit pas d’ogre », l’impression devient réalité : au retour d’une aventure, il se réveille avec des mains énormes et une voix qui fait trembler les vitres, et son village ne voit plus en lui qu’un ogre. Son histoire rejoint une demande que j’entends souvent au cabinet, chez les adolescents comme chez les adultes : se sentir différent, avoir été moqué ou mis à l’écart, et ne plus savoir comment exister sous le regard des autres.
Quand le regard des autres prend toute la place
La peur du regard des autres naît de bien des façons, avec un surnom qui colle à la peau depuis la cour de récréation, une remarque sur le corps ou l’accent, un groupe qui se tait quand on arrive. À Ragnoc, on baptise aussitôt l’ogre Yorick, et ce nom fait le tour des maisons bien plus vite que la vérité. Le premier à le crier est monsieur Apollin, le berger, qui « sait énormément de choses sur les ogres, dont aucune n’est vraie », et quand Louphi essaie de dire que c’est lui, personne ne l’écoute. À l’adolescence, tout cela se mélange à un corps qui change sans nous demander notre avis, et Louphi, qui a dix-sept ans, en sait quelque chose ; chez l’adulte, le même mécanisme se réveille avec un nouveau travail, une prise de poids ou une différence que l’on croyait oubliée.
La petite voix qui prend le relais

Le regard le plus sévère finit souvent par être le nôtre : les moqueries s’arrêtent, et une petite voix intérieure continue le travail toute seule. Réfugié dans une vieille carrière, Louphi plonge le nez dans l’eau en voulant boire, écrase les mûres entre ses doigts, puis marmonne qu’il est nul, avec cette nouvelle bouche qui « semblait plus douée pour se critiquer que pour demander de l’aide ».
Cette petite voix n’a rien d’un défaut de caractère. Notre cerveau est fait pour vivre en groupe, il prend très au sérieux tout ce qui ressemble à une mise à l’écart, et il répète la leçon par précaution, comme une alarme qui sonnerait encore longtemps après l’incendie. Il exagère aussi : des étudiants américains à qui l’on avait fait porter un tee-shirt embarrassant ont largement surestimé le nombre de camarades capables de dire quel visage était imprimé dessus, ce que les chercheurs ont appelé l’effet projecteur (Gilovich, Medvec et Savitsky, 2000), et c’est plutôt une bonne nouvelle. Quand cette peur pousse à éviter les autres, on parle parfois d’anxiété sociale, un sujet que j’abordais dans L’anxiété sociale : une peur invisible mais réelle.
Ce qui aide à reprendre sa place
Dans le roman, quelques gestes simples aident Louphi à se relever. Le premier consiste à trier ce qu’on a vu et ce qu’on raconte : mademoiselle Pommier, qui tient la boutique du village, met de côté les rumeurs pour ne garder que ce qu’elle a vu de ses yeux, une créature aux mains ouvertes qui reculait au lieu d’attaquer, et un chien qui tirait vers l’ogre sans gronder. Sur une feuille, faites une colonne pour les faits et une autre pour ce que la petite voix en a conclu, puis comparez les deux colonnes. Le deuxième geste consiste à trouver un allié, un seul peut suffire pour commencer, comme Job, le border collie qui n’a jamais cru aux histoires d’ogres. Le troisième consiste à se rappeler qui l’on est : le premier soir, alors qu’il se demande s’il a encore le droit de porter son nom, Louphi l’écrit au charbon dans son carnet. Notez trois choses que vous savez de vous et qu’aucune moquerie n’a touchées, puis avancez à petits pas, car la confiance revient en marchant bien plus qu’en attendant de se sentir prêt.
Si les moqueries se répètent, à l’école, au travail ou sur les réseaux, ou si quelqu’un que vous aimez se replie sur lui-même, parlez-en sans attendre à l’établissement, à votre médecin ou à un professionnel, car ces situations se règlent mieux à plusieurs. Au cabinet, je reçois des adolescents et des adultes, et nous travaillons ensemble, avec l’hypnose et les thérapies brèves, sur cette petite voix et sur les réactions du corps qui l’accompagnent, à votre rythme.
Un roman pour en parler autrement

« Un petit pas d’ogre » raconte l’histoire de Louphi, qui réfléchit avant d’agir, de son ami Spykie, qui fait l’inverse, et de ce réveil dans un corps qu’il n’a pas choisi, avec beaucoup d’humour, un livre magique qui accepte qu’on le contredise et une cuillère perdue à chaque voyage. C’est un roman illustré pour les jeunes lecteurs et leurs parents, à lire seul ou à voix haute, qui ouvre la conversation sur la différence sans faire la leçon à personne. Vous trouverez ses premiers chapitres sur la page du livre, et si vous le commandez sur mon site, je peux le dédicacer au prénom de celui qui le trouvera sous le sapin.

