Vous connaissez sûrement quelqu’un qui dit toujours oui, à moins que ce ne soit vous. C’est la personne qu’on appelle pour un déménagement, pour garder les enfants ou pour écouter un ami à minuit, celle qui rend service avant même qu’on ait fini de demander. J’ai écrit « Le dragon et la Fée des Ombres » en pensant à tous ceux qui donnent leur temps et leur énergie sans compter, et qui s’étonnent d’être épuisés, des personnes que je reçois souvent au cabinet.
Ceux qui donnent sans compter

Ardan est un grand dragon rouge qui vit seul sous la montagne. Les nuits de gel, il descend en silence réchauffer la serre de la vieille Aubier, souffle sur ses trois citronniers avec une précision d’horloger et repart avant qu’on ouvre la porte. Un soir de pluie glacée, une fée à l’aile brûlée tombe devant sa grotte, et comme elle grelotte en silence, nuit après nuit, il lui donne une écaille, celle de sa poitrine, près du cœur, puis une deuxième, puis une troisième. Grésil, son ami corbeau, qui facture chacun de ses conseils en noisettes, remarque le trou avant midi, et quand Ardan lui assure que ce n’est rien, il répond : « Un trou, ce n’est jamais rien. Demande aux chaussettes. »
Attentives, fiables et généreuses, les personnes qui donnent sans compter ont souvent appris très tôt qu’être utile était une bonne façon d’être aimé, et elles cachent leur fatigue avec un talent remarquable, comme Ardan, qui se met à dormir sur le côté droit pour que le froid de la roche ne touche pas l’endroit nu, et se garde bien d’en parler.
Pourquoi le oui sort tout seul
Chez ces personnes, le oui ressemble à un réflexe, et c’en est souvent un. Comme les chiens de Pavlov, qui salivaient en entendant le signal annonçant leur repas, nous apprenons des associations sans nous en rendre compte : un service rendu, un sourire en retour, un soulagement, et la boucle se renforce jusqu’à ce que le oui sorte avant même que la question soit terminée. Derrière ce réflexe se cache une petite peur, celle qu’un non efface tout, qu’on nous aime moins ou qu’on nous regarde autrement. Ardan, qui sait réchauffer une serre et s’arrêter au bon moment, ne sait plus compter dès qu’il s’agit de quelqu’un qu’il aime.
Le corps finit par présenter la facture, et elle est rarement payable en noisettes : une fatigue que le sommeil ne répare plus, de l’irritation pour des riens, un ressentiment que l’on n’ose pas s’avouer, ou l’impression d’être indispensable et invisible à la fois. Quand cette fatigue s’installe et que tout devient lourd, parlez-en à votre médecin, parce que l’épuisement mérite d’être pris au sérieux. J’en parlais déjà dans Le pire des égoïsmes : s’oublier soi-même, et je le redis volontiers à l’approche des fêtes, une saison redoutable pour ceux qui ne savent pas refuser une bûche à préparer.
Dire non sans fermer la porte

Savoir dire non s’apprend comme le reste, par petites étapes. La première consiste à repérer le oui qui monte et à vous accorder un délai, et une phrase comme « je regarde et je te redis demain » suffit souvent à reprendre la main. La deuxième consiste à dire non simplement, avec une raison courte ou sans raison du tout, puis à observer ce qui se passe : souvent, il y a une seconde de silence, puis quelqu’un trouve une autre solution, parce que le monde avait des allumettes avant votre arrivée. La troisième consiste à doser ce que vous donnez. Dans le roman, une vieille dragonne demande à Ardan de chauffer une pomme sans brûler le panier, et la première pomme explose en compote sur le bec du corbeau, ce qui prouve qu’on peut rater un exercice et rester très fréquentable.
On peut aussi se protéger sans se fermer. Ardan possède une grosse pierre ronde qu’il roule devant sa grotte les nuits de tempête, ou quand il ne veut voir personne, et toute son aventure lui apprend à la rouler dans les deux sens. À la fin du livre, j’ai écrit qu’il apprenait en même temps que moi à « dire non sans devenir méchant », et c’est ce que nous travaillons au cabinet, avec l’hypnose et les thérapies brèves : prendre soin des autres sans vous oublier, à votre rythme.
Un dragon pour ceux qui disent toujours oui

« Le dragon et la Fée des Ombres » est un roman d’aventure et de fantasy illustré, pour ados et adultes, avec un dragon immense qui préfère aider en cachette, une fée qui a toujours froid, un corbeau expert en trésors et une apprentie cartographe aux bottes trop grandes. Je ne vous dirai pas ce que la fée fait des écailles, mais vous pouvez lire les premiers chapitres sur la page du livre. Il fera un beau cadeau pour un adolescent qui aime les dragons, ou pour cette personne de votre entourage qui dit toujours oui, et ce sera peut-être le seul cadeau qu’elle acceptera sans dire « il ne fallait pas ».

